Entre deux astreintes, Jeff profites d’un début d’après-midi pour déambuler dans les rues du Ramdam. C’est là l’un des bons côtés de son récent poste de défenseur de la ville : beaucoup de rigueur et de responsabilité, mais lorsqu’on a quartier libre, on a quartier libre !
Il entre dans le bar. A cette heure-ci, il est désert. Le silence n’est troublé que par le bourdonnement de quelques mouches attirées par un bout de victuaille abandonnée ça et là. Au fond de la salle, l’estrade. Les instruments de musique de la tournée sont là. Parmi eux, l’une des guitares de Hurra commence à prendre la poussière en son absence sur son reposoir. Des souvenirs lui reviennent…
Au cours des longs mois durant lesquels il a vécu dans cette foutue galerie de métro, au milieu des boutiques souterraines désertées, le formidable ennui de l’endroit combiné à la solitude extrême ont failli le rendre fou. Le besoin de s’occuper à tout prix a fini par se faire sentir, et il s’est mis en devoir de piller toutes les boutiques, afin de trouver de quoi permettre à son esprit de s’évader de ce lieu lugubre. Livres, revues et magazines ont été d’un grand secours, mais le jour ou il dénicha une guitare dans un magasin de musique (décidément, on trouvait vraiment de tout dans les « subways » d’avant crash !), il sut q’il pourrai enfin rompre le terrible silence du métro désaffecté.
Jeff ne savait quasiment rien du maniement d’un tel instrument, certes très banal de par son abondance dans l’ancien monde, mais plus complexe à manipuler qu’on le croit. Il s’échina dans les premiers temps à placer ses doigts et à coordonner ses mains, à sortir un son potable, avant de se rendre compte q’il y aurait pas mal de boulot pour jouer le moindre accord. Pourtant, il s’en foutait pal mal. Le but était surtout de passer le temps entre deux expéditions à la recherche d’une issue vers la surface, et l’objet remplissait parfaitement son rôle par sa complexité insoupçonnée.
Et les semaines passant, il fut finalement capable de « gratouiller » quelque chose d’audible.
En prenant conscience de la nouvelle réalité du monde une fois sorti à l’air libre, il n’aurait pas pensé tomber de sitôt sur un autre instrument semblable dans le désert. C’était pourtant exactement ce qu’il avait à présent en face de lui. Il réalise soudain qu’il est à nouveau dans cette situation bien connue : lui-même, une gratte, et une grande salle vide, sans personne pour le voir…
Jeff a subitement très envie d’empoigner la guitare, de sentir à nouveau cette lutte entre lui et cet instrument rebelle qu’il a finalement réussi à dompter, bien que pas totalement. Pas vraiment une pulsion artistique soudaine, mais plutôt de la curiosité. Mais au moment de prendre le manche, un doute s’empare de lui.
Bon, le roi de la pop semble chercher sans arrêt de nouveaux talents. Au contraire des précédents dirigeants de l’ancienne Omega, il n’a pas l’air homme à être régi par des principes fixe. Avant son départ, avec l’approche de la fête du printemps, il a même encouragé tous les habitants de Ramdam à ne pas être sages. Néanmoins, s’il apprenait que quelqu’un d’étranger à la tournée touchait à ce qui doit être l’un de ses biens les plus précieux, comment réagirait-il ? Avec les artistes, on ne sait jamais…
Rien à faire l’envie est trop forte. Après s’être assuré que personne n’approche du bâtiment, il enlève son manteau, s’asseoit, baisse l’ampli au minimum… et prend la guitare.
Surtout, ne pas toucher aux réglages, et on y va mollo sur le barré : le king a l’air de tenir particulièrement à sa précieuse guitare… si il casse ne serait-ce q’une corde de cet instrument, le rockeur, à son retour est certainement capable de lui extraire les boyaux afin de s’en confectionner une autre.
Trois minutes plus tard, il repose l’instrument. Le résultat est plutôt mauvais. Mwais, la mesure est bien là, et en prêtant l’oreille, on peut peut-être reconnaître un tube d’avant crash. Mais c’est plein de canards, et sa façon de pincer les cordes n’est pas des plus agréables à entendre. De plus, le manque de pratique a ramolli l’extrémité de ses doigts. De toute façon, ce n’est pas en s’exerçant comme cela à la sauvette qu’il arrivera à quelque chose.
Il serait peut etre temps qu’il quitte la pièce : le bar ne restera pas vide longtemps, et n’importe qui peut se pointer d’une minute à l’autre. Reposant la gratte exactement dans la position où elle l’était, éteignant l’ampli, il ramasse son manteau.